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Linux et le Logiciel LibreDernière mise à jour: 18 janvier 1999. Laurent POULAIN |
| Retour au Sommaire | On parle décidément beaucoup du
logiciel libre ces derniers temps.
Véritable révolution pour les uns, vaporware
pour les autres, les débats
déchaînent les passions.
Certains aficionados de Linux voient naïvement dans le free software le fossoyeur du méchant Micro$oft. Mais ils oublient que des arguments techniques seuls n'ont jamais été suffisants et qu'ils ont affaire à une compagnie qui a réussi à se faire des milliards avec MS-DOS. A l'autre extrémité des personnes considèrent Linux comme quelque chose éloigné des besoins de l'entreprise et "qui ne marchera jamais". Sauf qu'il n'y a pas de fumée sans feu et, en informatique, aucune mode - aussi vaporware soit-elle - n'est apparue sans raison. L'engouement médiatique pour le logiciel livre est apparu d'un excès, celui des gros éditeurs de logiciels. Essayez donc d'obtenir le correctif d'un bug que vous avez découvert avec un logiciel Microsoft ou Oracle, même si pour vous ce bug est bloquant! Vous devrez attendre la prochaine version comme tout le monde, en priant pour qu'elle corrige votre problème. Qu'est-ce que le logiciel libre?Mais avant tout, essayons de définir ce que c'est que le free software. Donner une définition exacte sans froisser les puristes ni ne perdre le néophyte n'est pas forcément facile. Que les premiers me pardonnent donc et me corrigent si j'ai commis une erreur. Le principe du logiciel libre est né avec le monde Unix. A cette époque, ce système d'exploitation était livré avec son code source (1) mais sans aucun support technique. Autrement dit, si le client avait des problèmes avec Unix (bug, fonctionnalité manquante), c'était à lui de plonger dans le code source afin d'y apporter les modifications qui s'imposaient. C'est de là que c'est formé une communauté Unix soudée, où les utilisateurs, en l'absence de support technique, se sont mis à s'échanger librement les modifications qu'ils avaient effectuées. De même, lorsque qu'un hacker (2) écrit un utilitaire, il le distribue avec son code source, permettant aux autres hackers de corriger d'éventuels bugs ou d'y ajouter des fonctionnalités. Richard Stallman, un informaticien travaillant au MIT, étant écoeuré par les pratiques des logiciels commerciaux, décida de fonder le GNU (pour Gnu is Not Unix), organisme prônant l'utilisation exclusive de logiciels libres. Parallèlement, il a créé la GPL (GNU Public Licence) qui définit précisément le terme logiciel libre. En voici les grandes lignes:
Résultats du logiciel libreIl faut bien voir qu'à la base, le principe du logiciel libre a été conçu par des informaticiens pour des informaticiens. Il est en effet impensable de demander au quidam moyen de compiler un programme, et encore moins de modifier le code source. Cependant, certains logiciels libres ont réussi à effectuer une percée en dehors du monde de l'informatique underground (3). Les deux exemples les plus célèbres sont évidemment le système d'exploitation Linux et le serveur Web Apache. A ce sujet, Linux possède une particularité intéressante. Contrairement à un logiciel commercial classique, il se décompose en plusieurs parties:
Jusqu'alors, le logiciel libre était principalement cantonné à son monde, celui de l'informatique underground. Il n'y a que depuis quelques mois que l'on commence à sérieusement en parler dans les colonnes de la presse [autre qu'alternative]. Récemment, une vague d'annonces a même déferlé sur le sujet, de nombreux éditeurs de logiciels ayant décidé de porter leurs logiciels-phare sous Linux. Tentatives de récupérationIl était évident que, dés lors qu'on commençait à parler de Linux, certaines compagnies n'allaient pas laisser passer une telle opportunité de se faire un bon coup de pub. Nombreuses sont les sociétés qui se sont engouffrées dans la brèche. A première vue, on pourrait penser que les géants de l'informatique d'entreprise se sont rués sur Linux. Mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit que l'engagement est parfois tout relatif. Certes, beaucoup d'éditeurs (et pas des moindres) sont très élogieux envers Linux, mais dans un contexte de coup médiatique cet engouement s'explique parfaitement. Car il ne faut pas oublier que des compagnies telles que IBM, Oracle, Netscape, ou Corel sont spécialistes dans les annonces de presses vaporware. Quelques exemples:
Comme on peut le voir, si certaines annonces sont sincères, une bonne partie n'a pour but que de s'offrir un article dans les colonnes de la presse spécialisée. Il ne faut pas oublier que les éditeurs, comme toutes les compagnies commerciales, ne font rien par pure bonté. Quand IBM annonce le portage de DB2 sous Linux et que celui-ci sera gratuit et sans support, il est clair que Big Blue ne compte pas développer un business axé autour de Linux (à court terme du moins). Il a donc autre chose en tête. En fait, l'engouement des éditeurs pour Linux peut s'expliquer par trois possibilités (qui peuvent être combinées). La première est bien évidemment de se faire un joli coup de publicité. Un titre bien accrocheur dans la presse vaut toutes les publicités du monde, et coûte nettement moins cher. La deuxième raison peut être une tentative - même désespérée - de revenir sur le devant de la scène. De fait, parmi les éditeurs qui soutiennent Linux, plusieurs d'entre eux sont aux abois (Corel, Netscape, Informix) et sont prêts à tenter n'importe quoi pour redevenir dans le rang des leaders. La troisième raison est enfin une histoire de stratégie à moyen terme, où l'on se place dés à présent sur le terrain Linux et observant la tournure des choses. Mais la palme du retournement de situation revient à IBM. Quelques mois avant la ruée sur Linux, je leur avais demandé leur positionnement face à Linux. Voici la réponse reçue:
Eh oui, ce n'est pas parce que certains vont fricoter avec Linux qu'ils en oublient Microsoft. Car même avec Linux dans les parages, le géant de Redmond reste incontournable et garde un monopole certain sur le poste client, ainsi qu'une part de marché non négligeable (et grandissante) sur le serveur d'entreprise. Pour ce qui est de la réponse même d'IBM, le positionnement est clair: le géant d'Armonk ne cherche plus à être le leader d'un marché. Il laisse à d'autres le soin de dénicher un marché porteur - et de prendre les risques inhérents. Il cherche par contre à devenir le second, celui qui se lance le plus rapidement sur un marché porteur une fois que celui-ci à été déterminé. IBM aurait-il été échaudé par les échecs successifs du PC, du PC Jr et du PS/2? Le logiciel libre dans le monde de l'informatique d'entrepriseMais certains voient dans les nombreuses annonces de presses dédiées à Linux les prémisses de la révolution du logiciel libre (une de plus), et plus particulièrement le début de la fin pour l'ogre de Redmond. En fait, l'amalgame entre Linux et le logiciel libre est trop suivant commis. Il y a des logiciels tels que Linux ou Apache, et il y a le free software. Pour tirer pleinement partie des avantages du free software, il faut qu'il y ait des personnes (autres que les auteurs) désireuses de plonger dans le code source pour l'améliorer. Ce n'est pas parce qu'un logiciel est libre qu'il est forcément de bonne qualité. Son code source aura beau être disponible, si en dehors des auteurs personne d'autre ne va y jeter un coup d'oeil, la différence avec les logiciels de domaine public devient bien mince. Si des projets tels que Linux ou Apache ont eu le succès qu'on leur connaît, le fait d'avoir été libres a été indispensable mais aucunement suffisant. Dans les deux cas, ces logiciels ont dû leur succès à une communauté. Ces communautés ont été soudées par une alchimie constituée d'un leader et d'un rêve commun. Dans le cas de Linux, le rêve a été de se créer son propre système d'exploitation. Il en fait plusieurs motivations qui font qu'un développeur participe au développement d'un logiciel libre:
Et même si demain une compagnie comme Microsoft mettait Windows NT sous la GPL, cela changerait-il quelque chose? Car pour que l'on voit un quelconque intérêt, il faudrait qu'au moins une compagnie investisse les fonds nécessaires pour comprendre quelque chose des quelque 10 millions de lignes de code de Windows NT 4.0. Sans compter qu'on n'est aucunement assuré que les modifications et amélioration apportées par cette société soient répercutées dans la prochaine version officielle (c'est-à-dire distribuée par Microsoft). Autrement dit, si certains logiciels libres tels que Linux ou Apache ont leur carte à jouer dans le monde de l'entreprise, le principe même du logiciel libre a toutes les chances de rester marginal. En entreprise, le logiciel libre c'est bien, mais surtout quand il s'agit du code des autres. Linux en entrepriseCependant, Linux a, lui, ses chances pour véritablement percer en entreprise. Pas forcément partout (le poste client est quasiment cadenassé par Microsoft), mais il a de quoi devenir un challenger sérieux aux divers systèmes d'exploitations dominant le marché du serveur. Par contre, il faut que Linux arrive à faire oublier ses origines. Car si Linux veut conquérir l'entreprise, c'est à lui de s'adapter et non à l'entreprise de devoir s'habituer à ce nouveau mode de fonctionnement. Linux doit ainsi arriver à faire oublier certains de ses spécificités qui sont des atouts là où il vient mais des handicaps en entreprise. Un exemple: le prix. Nombreuses sont les entreprises qui ne font pas confiances dans ce qui est gratuit, craignant à la fois pour la pérennité et pour le support. De la même manière, le soutient de certaines personnes à Linux et au logiciel libre n'ont pas bonne presse dans le monde de l'entreprise. Richard Stallman aura beau avoir mille fois raison, son look de baba cool et ses discours pour le moins catégoriques ne pourront jamais toucher en entreprise. Au contraire, car non seulement il donne l'impression que Linux n'est qu'un logiciel d'universitaire, mais en maudissant toute utilisation de logiciel commercial, il remet en question le choix des décideurs qui ont opté pour l'achat de logiciel du commerce (autrement dit, quasiment tous les décideurs en entreprise). De même, il est dommage qu'en France la plupart des promoteurs de Linux soient des universitaires, ce milieu n'étant pas trop crédible en entreprise. En fait, il manque à Linux des repères. Ce système d'exploitation aura beau avoir le meilleur support du monde sur Internet, les entreprises rechercheront encore pendant longtemps un support tel qu'elles le connaissent: un support. Or à l'heure actuelle, quand une société cherche du support pour Linux, qui doit-elle contacter? Existe-t-il des formations "officielles"? Dans le cas de logiciels commerciaux, il n'y a pas à se poser de question. Dans le cas de logiciels libres, bien souvent les entreprises ne savent pas où chercher. Heureusement pour Linux, des repères se créent, petit à petit. Même si elles ne sont que 100% marketing, les annonces d'Oracle et autres Informix ont apporté du crédit non seulement à Linux mais aux sociétés qui fournissent du support telles que comme Red Hat, Caldera ou S.u.S.e. Le fait que ces sociétés créent des formations "officielles" ajoutent d'autres repères. Sur ce point, Linux a déjà franchi de nombreuses étapes, quasiment plus personne ne mettant en doute ses capacités techniques. Mais cela ne suffit pas. Il faudra plus pour que le monde de l'entreprise considère un logiciel libre sans préjugé. L'idéal serait d'avoir une grosse entreprise (déjà connue en dehors de Linux) qui décide de supporter Linux en fournissant tous les services associés (support technique, conseil, formations). Mais Linux a bel et bien une place en entreprise, son principal avantage étant de combler un vide: fournir un [clone d'] Unix (6) sur PC. Certes, il existe déjà des Unix tels que SCO ou Solaris Intel. Mais SCO n'a jamais réellement marché. Quant à Solaris Intel, Sun reste bien trop buté et, honnissant le PC viscéralement, il ne pousse la version Intel de son système d'exploitation que du bout des lèvres. Bref, Linux est le seul Unix qui bénéficie de la montée en puissance du PC. Car il ne faut pas s'y tromper, le PC augmente eu puissance et avec lui les systèmes qui fonctionnent dessus (lire à ce sujet le PC, tueur de constructeur d'ordinateurs). Linux ne bénéficie peut-être pas autant que Windows de ce phénomène, mais il en bénéficie quand même. Des intérêts partagésEn fait, si on passe en revue les différents types de secteurs que composent le monde de l'informatique d'entreprise, on s'aperçoit que les intérêts sont très partagés. Il n'y a en effet pas de miracle: si des entreprises risquent de trouver largement leur compte avec Linux, il faut bien que cela se fasse sur le dos de quelqu'un. Si ce quelqu'un ne s'appelle que Microsoft, il y a peu de chances que cela émeuve le reste de l'industrie informatique. Mais il y a plus que ca. Voici quelques exemples d'acteurs concernés:
ConclusionIronie du sort, Linux est d'un point de vue fonctionnel (7) ce qu'on pourrait qualifier de Microsoft du logiciel libre. Si c'est de loin le plus célèbre, il existe des systèmes d'exploitations tels que HURD qui sont meilleurs techniquement, et certaines remarques d'utilisateurs de FreeBSD envers Linux font étrangement penser aux remarques qu'ont certains utilisateurs de Linux envers Windows. De même, l'utilisateur de Linux "moyen" devient de moins en moins technique, avec des besoins de plus en plus éloigné de ceux de l'informatique underground. Mais quoi qu'il en soit, si le principe même du logiciel libre aura beaucoup de mal pour percer en entreprise, certains logiciels libres y ont un avenir. Linux a de quoi devenir un challenger de Windows NT, et il y a tout lieu de s'en réjouir. Le géant de Redmond aurait en effet bien besoin d'un bon coup de pied au derrière. (1) Code permettant de recompiler une application. (2) Ici, hacker est à prendre au sens original du terme, à savoir de quelqu'un qui essaie sans cesse de pousser les limites d'un logiciel. Si le terme hacker signifie 'pirate' pour beaucoup de monde, la signification originale est toujours de mise dans le monde de l'informatique underground. (3) Par informatique underground j'entends toute l'informatique exercée à un niveau professionnel mais en dehors de l'informatique d'entreprise (principalement autour des universités). Pourquoi underground? Tout simplement parce qu'elle n'est connue que des informaticiens. Pour le grand public, l'informatique c'est Bill Gates, Steve Jobs ou Larry Ellison, et non Richard Stallman ou Denis Ritchie. (4) Certains pourront prendre plaisir à plonger dans le source de Linux, mais pour l'exemple on assumera que ce n'est pas le cas ici. (5) Le problème du service est son coût non compressible et grandissant de main d'oeuvre. Si une entreprise se fait 20% de marge sur un de ses consultants, il suffit que celui-ci soit inactif une journée par semaine pour que la marge disparaisse. Les logiciels ont l'avantage d'avoir un coût de développement fixe et un coût de distribution très peu onéreux. (6) Linux n'est pas un Unix à proprement parler mais un clone d'Unix. (7) Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit. La comparaison n'est pas ici technique mais dans la manière dont les gens perçoivent Linux. |