L'informatique? Un monde fou! fou! fou!

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire Vu par un oeil néophyte, le monde de l'informatique parait fort étrange. En effet, outre un nombre de mots ésotériques impressionnants, on assiste à une pléiade d'annonces et de sorties de nouveaux produits, tous plus "révolutionnaires" les uns que les autres, et ce à longueur de temps. Même les spécialistes de ce secteur n'ont pas toujours l'air franchement normaux.

Les particularités de ce monde sont représentées par trois protagonistes: les compagnies informatiques et les utilisateurs parmi lesquels les cyber-ploucs et les anti-Microsoft. Heureusement, ils ne représentent pas toute l'informatique. Cependant, ils comptent pour beaucoup dans le caractère excessif du monde informatique.


Les compagnies informatique

Le combat que se livrent les sociétés informatiques se déroule sur plusieurs terrains. Et si l'un des terrains est bien évidemment le domaine technique, un autre terrain au moins aussi important est celui du marketing (au sens le plus large du terme).

Ici, la bataille se joue à grand coup d'annonces et de buzzwords et a comme arbitre la presse spécialisée. Le but est de faire parler de soi le plus possible, afin que les clients potentiels pensent à son produit au moment du choix de l'achat. Et pour obtenir les faveurs de la presse, de nombreuses techniques existent.

Ainsi, quand Bill Gates va rendre visite au Président Chirac, ce n'est pas uniquement par courtoisie ou pour discuter business en sous-main. Le but est également de prouver la "légitimité" de Microsoft à la France entière, du simple particulier au directeur informatique du secteur public - et en quelque sorte subalterne de M. Chirac. Le Président de la République recevant M. Gates avec les honneurs d'un chef d'état, c'est en quelque sorte montrer que Microsoft joue dans la même cour que le gouvernement français.

Mais tous les PDG de sociétés informatiques n'ont pas la possibilité de se faire inviter par le Chef de l'Etat (heureusement, d'ailleurs!). Et une autre astuce pour faire parler de sa compagnie est d'utiliser la technique dite du vaporware, très prisée dans le milieu informatique. Le principe du vaporware est de lancer des annonces les plus spectaculaires possible, sans se soucier de la réalité des choses. En général, ces annonces auront attrait à quelque chose de "révolutionnaire". Par exemple,

  • on annonce comme imminent et révolutionnaire un produit qui est en fait fort banal et surtout loin d'être prêt. Le but est de captiver l'attention du public, le détournant de la concurrence qui, elle, a déjà sortit un produit concurrent. Toute l'astuce consiste alors à faire croire que le futur produit est révolutionnaire.
  • Lorsqu'il est difficile de faire passer son futur produit pour révolutionnaire, il est parfois payant d'aller chercher la révolution ailleurs, même dans un secteur non stratégique. Le but est de faire parler de soi plus que de son produit (le public fera de lui-même la transition).

Fort heureusement, toutes les compagnies informatiques ne sont pas adeptes forcenées du vaporware. Dans la suite de ce document, je ne parlerai cependant exclusivement que de ce type de société.

Un exemple de vaporware

Une compagnie étant décidément très forte pour le vaporware est Oracle, géant des bases de données.

Tout d'abord, Oracle annonce depuis bien longtemps son fameux produit Oracle 8 ou Universal Server, présentée comme la "base de donnée multimédia". Sauf qu'Oracle ne fait et ne fera pas son chiffre d'affaire sur les bases de données multimédia mais sur des bases de données traditionnelles.

Larry Ellison, PDG d'Oracle, a présenté il y a quelque temps le NC (Network Computer), annoncé au prix mirifique de $500 (car il réclame peu de puissance) et ayant un coût de maintenance ridicule (car il télécharge automatiquement les applications du réseau). Le NC fut alors présenté par certains comme le fossoyeur de Microsoft, remplaçant les flottes de PC existantes, cauchemars des administrateurs systèmes et des directeurs financiers. Avec le NC sont apparus de nouveaux buzzwords tels le TCO (Total Cost of Ownership) ou la Zero Administration.

Mais si Oracle s'intéresse tout d'un coup à des ordinateurs à $500 (qui rapportent, on peut l'imaginer, une marge ridicule) alors qu'il gagne sa vie avec des bases de données haut de gamme, ce n'est ni par compassion pour les entreprises, ni par folie pure. Le but est une fois de plus de faire parler de lui le plus possible. Et ca marche! Même des journaux comme le Figaro se sont mis à publier un article sur Oracle et ses NC, alors que celui-ci n'aurait aucune chance de rencontrer un tel succès avec ses produits traditionnels.

Le succès du NC tient au fait que, si l'alternative proposée est plus une vaste blague qu'autre chose, elle exploite des problèmes fort réels: le coût d'administration des parcs de PC et leur taux d'obsolescence de plus en plus rapide. Un parfum de cabale anti-Microsoft aura aussi aidé les choses.

Dernièrement, Larry Ellison (toujours lui), a annoncé qu'il étudie le rachat d'Apple. Quelques semaines plus tard, le rachat est annulé. Mais l'annonce a eu l'effet escompté. Ainsi, Le Monde a publié un article d'une demi-page sur le rachat ... et un encart de trois lignes pour le démentit!


Le cyber-plouc

Le cyber-plouc (terme tout à fait personnel) est quelqu'un qui ne maîtrise pas du tout l'informatique, mais qui croit exceller dans le domaine, et se présente comme tel (voir à ce sujet Le guide du cyber-plouc, un texte que j'ai posté sur fr.rec.humour et qui a remporté un certain succès).

Le profil psychologique du cyber-plouc est très varié. Cela va de la personne pas bête du tout mais abusée par le monde de l'informatique, au journaliste en mal de sensations, en passant par un frustré de gloire qui se camouflera derrière des mots pompeux et snobs (j'en ai connu qui ajoutaient le très caractéristique "je n'ai plus rien à prouver". Cette phrase est à mon avis typique des médiocres en règle générale, car une personne de valeur aura TOUJOURS quelque chose à prouver).

Le cyber-plouc possède les caractéristiques suivantes:

  • Il n'a aucun bagage informatique (ou très peu), autant du point de vue technique que d'un point de vue plus global. Attention cependant, quelqu'un de non technicien n'est pas forcément cyber-plouc. Par exemple, un responsable informatique, s'il n'est pas technique - ce n'est d'ailleurs pas ce qu'on lui demande - possède une expérience et un bagage informatique qui lui permettent de raisonner et d'avoir un esprit critique face à des annonces de produits.
  • N'ayant pas le bagage informatique nécessaire, sa vision de l'informatique est floue. Il mélange un peu tout ce qu'il entend, sans trop comprendre. C'est pour cette raison que le cyber-plouc fonctionne par mot-clé. Il mélange tous les buzzwords qu'il entend de-ci de-là (Multimédia, Internet, autoroutes de l'information, CD-Rom, interactivité, réalité virtuelle, ...) en une bouillie infâme.
  • Le cyber-plouc croit néanmoins être un dieu de l'informatique du fait des deux-trois choses qu'il a apprises. C'est ce qui le différencie du simple néophyte qui, lui, reconnaît son incompétence. Celui-ci a par conséquent plus de chances de devenir compétent (pour apprendre, il faut reconnaître son ignorance).
  • N'ayant aucun esprit informatique critique, il est très influençable par toute source lui semblant sérieuse (médias, "spécialistes", ...). Il est par conséquent la première cible des compagnies informatiques, qui arrivent sans grand mal à lui faire passer leur message.
  • Un des mot qui reviennent le plus souvent dans la bouche du cyber-plouc est "révolutionnaire". En effet, le cyber-plouc confond allègrement les révolutions et les évolutions. Evolutions qui, elles, sont monnaies courantes en informatique. Mais l'amalgame des deux n'est pas toujours innocent. En effet, il est bien plus valorisant de parler de quelque chose de révolutionnaire que d'une trop banale évolution.

Exemples de cyber-ploucs

Un exemple de cyber-plouc que je donnerai, que j'ai connu (je tairai son nom) est le responsable produit d'un "logiciel" qui coûte près d'1 MF et ayant à grand peine les fonctionnalités de Visual Basic (en plus lent et plus gourmand). Ce monsieur possède toutes les caractéristiques du cyber-plouc moyen, à savoir:

  • il se fait passer comme un dieu de l'informatique (il se présente comme mondialement célèbre, son créneau étant les "agents intelligents"),
  • il possède une connaissance informatique lamentable,
  • cette nullité informatique se traduit par une très grande influence vis-à-vis de tout ce qui paraît sérieux (il s'est intéressé à la théorie du chaos suite à la publicité télévisée d'une banque sur la théorie du papillon!),
  • il sort bêtises sur bêtises ("il ne faut pas confondre la notion d'agent double avec un agent qui voit double" - si, si! Il parle d'informatique!)

Cette personne fait partie des cyber-ploucs qui sont pleinement conscients de leur nullité mais qui racontent n'importe quoi (et, dans le cas présent, ment comme il respire) pour cacher cette nullité. Le plus étonnant est que cette personne arrive parfois à vendre son "logiciel" à quelques directeurs informatique trop crédules et refusant d'écouter leur personnel technique.

On trouve également plusieurs exemples de magazines cyber-ploucs (le plus souvent ce sont des revues de vulgarisation de l'informatique). Ces magazines ont toujours tendances à devenir le "Voici" de l'informatique à grand coup de titres racoleurs ("Tous les secrets du multimédia", "Quel est le micro-ordinateur le plus puissant et le moins cher du monde?"). Dés que ces magazines s'aventurent dans des analyses stratégiques de produits ou dans les prédictions, le résultat est catastrophique/à mourir de rire (Windows Plus a une fois clamé "Windows 95: l'événement majeur des 5 prochaines années").


L'anti-Microsoft

Si les sociétés informatiques ont une influence sur le comportement des cyber-ploucs, elles ont également une influence sur une catégorie radicalement opposée que j'appellerai le clan des anti-Microsoft.

L'anti-Microsoft est l'opposé du cyber-plouc: c'est avant tout un technicien (en fait, il existe des anti-Microsoft non technicien, comme certains fans d'Apple. Cependant, je n'en parlerai pas ici). Ses produits préférés son Unix, GNU et Linux. L'anti-Microsoft est avant tout un passionné d'informatique centré autour de la technique.

Et l'anti-Microsoft est dégoûté par le monde informatique qui l'entoure. En effet, ce ne sont pas les produits les plus au point techniquement qui règnent. Bien que l'informatique soit un domaine technique. Il ne supporte pas qu'une entreprise réussisse grâce à un marketing poussé plutôt qu'à un produit performant, et des abus de nombreuses compagnies (mensonges divers et variés, pratiques commerciales parfois douteuses) le mettent hors de lui.

Du fait de ce monde informatique au travers duquel il ne se reconnaît pas, une obsession constante de l'anti-Microsoft est le remplacement des géants en place, dans le cas actuel le tandem Microsoft/Intel. L'anti-Microsoft encense son produit favori et l'imagine comme renversant le tandem Wintel.

Les analyses à terme de l'anti-Microsoft sont la plupart du temps biaisées, et ce pour deux raisons: il ne regarde qu'au niveau technique et il est trop passionné. Ceci l'amène à oublier la règle numéro un de toute analyse: éviter de tout le temps prédire ce que l'on désire voir arriver. Ainsi, il analysera le fait que Corel, grâce à une politique de prix fort agressive, vend à l'heure actuelle plus de suites bureautiques que Microsoft comme un signal du déclin du géant de Redmond, même si celui-ci possède encore la quasi-totalité du marché. Par contre, il ne trouvera pas que la percée de Windows NT soit un danger pour Unix, car le parc installé de celui-ci reste énorme.

Mais le discours de l'anti-Microsoft passe mal dans le rang des néophytes. En effet, il n'est pas facile de faire comprendre qu'un vague étudiant finlandais arrive à créer un système d'exploitation techniquement largement supérieur à un produit-phare du numéro un du logiciel. L'anti-Microsoft passe même parfois pour un fou furieux aux yeux du néophyte. Par exemple, il sera prêt à venir chez son ami remplacer "cette grosse merde de Windows par un système d'exploitation, un vrai", sans pour autant se soucier des besoins réels du néophyte, et sans même réaliser que ce qui lui parait simple peut être d'une complexité extrême ("bof, ici tu n'as qu'à bidouiller un peu ici et puis c'est tout").

Faute d'arguments tangibles (voir plus haut), l'anti-Microsoft se discrédite, car il s'évertue à tenter de détruire les quelques vagues repères que le néophyte possède (à savoir ce qu'il a entendu dans la presse grand public) pour les remplacer par des repères à première vue louche ("Linux? Jamais entendu parlé"). Il passe alors plus pour un anarchiste que pour quelqu'un de sérieux.

Des exemples d'anti-Microsoft

Je donnerai comme exemples de magazines anti-Microsoft les héritiers spirituels du défunt Hebdogiciel, j'ai nommé le Virus Informatique et Net Exit. Ces deux magazines, véritables Canard Enchaîné de l'informatique, sont écrits non pas par des journalistes mais par des informaticiens. Comme Hebdogiciel, ils ont pris naissance car ils comblent un vide: une critique au vitriol du monde de l'informatique. Mais s'ils se font l'écho de nombreux utilisateurs excédés par les abus de tous genres et de la nullité de certains magazines dits "spécialisés" (et Dieu sait qu'il y a des abus), le fait d'être trop passionné a tendance à leur faire oublier l'objectivité indispensable à tout journaliste. Des petites phrases telles que "vous n'aimez pas Microsoft? Nous non plus!" laissent présager d'une certaine subjectivité des produits du géant de Redmond, qu'ils soient bons ou mauvais.


Conclusion

Que voit le néophyte quand il débarque dans le monde informatique? Une bande d'excités qui crient au révolutionnaire tous les mois, une autre bande d'excités qui, elle, semble en avoir contre l'informatique entière - sans que le néophyte comprenne précisément pourquoi. Et en toile de fond, les compagnies informatiques lançant annonces sur annonces, produits sur produits. Mais au premier plan, l'informatique - celle que le néophyte utilise - n'est guère révolutionnée, et ce malgré les trois types de protagonistes rencontrés.

La plupart du temps, le néophyte écoutera le cyber-plouc car la voie qu'il propose est bien plus valorisante que celle proposée par l'anti-Microsoft et parce que son discours est plus sensé (à première vue seulement, mais c'est déjà bien assez). Parfois même, encensé par les discours grisants des cyber-ploucs, il deviendra cyber-plouc à son tour, sans même en être conscient, pour la plus grande satisfaction de ses compères cyber-ploucs et des compagnies informatiques. L'anti-Microsoft, amère de ce passage vers le côté obscur de l'informatique, ressasse son amertume en se disant qu'il est un incompris. Que voulez-vous, l'informatique est un monde fou! fou! fou!