Déçu de la dernière révolution informatique?

Félicitations!

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire Vous l'attendiez depuis de nombreux mois déjà, dévorant tous les articles de journaux susceptibles de vous en apprendre un peu plus sur le sujet. Toute la presse l'annonçait comme une véritable révolution. Et enfin le produit miracle est arrivé et vous vous êtes jeté dessus - pour découvrir qu'il n'est pas si révolutionnaire que ca. En fait, il est tout à fait banal et comporte de nombreux problèmes dont personne n'avait jamais parlé!

Vous vous sentez déçu et amer d'avoir attendu tout ce temps pour si peu? Vous ne devriez pas, car vous venez d'apprendre votre première leçon pour comprendre le fonctionnement du monde de l'informatique - peut-être la plus importante (voir également L'informatique? Un monde fou! fou! fou!).

Si vous étudiez attentivement les premières pages de nombreux journaux "spécialisés", vous vous apercevrez que le mot "révolutionnaire" revient très souvent. Eh oui, même dans ce milieu ce genre de pratique racoleuse existe. Et si la presse informatique pour professionnels reste dans l'ensemble sérieuse (à quelques écarts prêts), la presse informatique grand public tient dans sa grande majorité plus de Bravo Girl que du Time Magazine.

Depuis le début des années 80 (date à laquelle j'ai commencé à m'intéresser à l'informatique), j'ai maintes et maintes fois entendu parler de révolutions. Si certaines d'entre elles en furent véritablement, la plupart ne furent que de simples évolution, voire des pétards mouillés. Passons en revue quelques exemples.


Les pétards mouillés

L'histoire de l'informatique regorge de pétards mouillés. Annoncés comme étant l'avenir, ils se sont avéré être à 99% du vaporware introduits plus dans un but marketing que par l'effet d'un réel changement:

  • L'ordinateur familial: la micro-informatique fut initialement conçue pour un public de passionnés. Afin d'arriver à élargir un public alors restreint, les constructeurs de micro-ordinateurs introduisirent le concept de l'ordinateur familial, machine prévue pour toute la famille. Avec l'ordinateur familial, monsieur ferait son travail, madame stockerait ses recettes de cuisine et les enfants joueraient et s'instruiraient. En fait, le micro-ordinateur a élu domicile dans la chambre du fiston et n'a principalement été utilisé que pour la programmation amateur et les jeux.
  • L'ordinateur, outil pédagogique ultime: après que le ministère de l'éducation nationale eu instauré le plan Informatique Pour Tous (plus par soucis d'aider Thomson que dans un but pédagogique), une nouvelle vague déferla sur le monde de l'informatique: l'ordinateur, outil pédagogique ultime. Avec un micro-ordinateur entre les mains, un élève moyen voire médiocre allait devenir le premier de sa classe. Malheureusement, il ne suffit pas d'un ordinateur pour devenir intelligent, et de plus les logiciels réellement pédagogiques furent très rares.
  • Le transputer: vers la fin des années 80, une folie (toute passagère) s'empara du monde de l'informatique avec les transputers, ordinateurs sensés offrir des gains de performances faramineux en utilisant plusieurs centaines de processeurs en parallèle. Mais n'utilise pas les architectures massivement parallèles qui veut.
  • Le multimédia: s'il y a bien un terme attrape-nigaud, c'est bien le mot Multimédia. Tout le monde en parle, mais personne ne sait exactement ce que cela veut dire. Si pour certains cela veut dire de l'image et du son (quelle nouveauté!) pour d'autres cela veut simplement dire CD-ROM (comme chacun sait, avant le CD-ROM l'informatique en était à l'âge de pierre). En fait, le Multimédia est devenu un mot fourre-tout derrière lequel on met tous les mots et concepts à la mode.
  • Le network computer: annoncé comme la solution aux inconvénients du PC (et oubliant de dire qu'il n'en n'a pas les avantages), le Network Computer a déclenché des passions. Seulement voilà: plus on trouve d'améliorations au NC (disque dur, processeur plus puissant, ...), plus il ressemble au PC! Comme pour chaque pétard mouillé, on trouve son lot d'adeptes (et des professionnels de surcroît!).
  • Le PC-TV: vogue tout à fait récente lancée par Toshiba (voir à ce sujet petit cours de marketing signé Toshiba), elle a poussé les constructeurs de PC de se lancer dans une pseudo-intégration entre le PC, la télévision et la radio. Mais le résultat ressemble plus à un amoncellement de gadgets qu'à une intégration sérieuse et utilisable.

En fait, on s'aperçoit que beaucoup de ces pétards mouillés sont en fait des véritables évolutions qui ont été annoncées bien trop tôt, les professionnels de l'informatique ayant promis pour aujourd'hui la technologie de demain. Mais il n'empêche que les concepts à la base ne sont pas - tous - idiots. L'ordinateur familial n'a jamais été aussi proche qu'aujourd'hui. Quant au PC-TV, il est fort probable qu'il existe dans quelques années.


Les évolutions

Le mode de l'informatique évoluant très vite, les nouveautés affluent sans cesse et beaucoup de gens ont la fâcheuse tendance à confondre révolution et évolution:

  • le CD-ROM: ce périphérique a connu un succès aussi considérable que son grand frère le CD audio, et ce pour les mêmes raisons. Le grand public y a vu un nouveau gadget synonyme de technologie et les professionnels y ont vu un moyen de freiner le piratage. Présenté par beaucoup comme "indiscutablement multimédia" (voir Le guide du cyber-plouc), le CD-ROM n'est pourtant aucunement révolutionnaire et pas plus multimédia qu'un disque dur. Il a même contribué à une dégradation de la jouabilité de nombreux jeux (en particulier ceux qui se présentent comme des "films interactifs").
  • Windows 95: annoncé par certains "journalistes" comme "l'événement majeur des 5 prochaines années" (j'en rigole encore!), ce système d'exploitation à été loin de valoir l'engouement médiatique généré.
  • Le MMX: présenté comme la nouveauté qui révolutionne le PC en apportant le son et l'image (comme si on avait attendu le MMX!), ce produit n'est qu'un immense coup de publicité (lire à ce sujet le dossier La publicité: reflet d'une culture) car bien moins puissant qu'une bonne carte graphique 3D couplé avec une bonne carte sonore.

Ici, beaucoup de ces fausses révolutions sont en fait des produits, là encore maquillés en révolutions par le marketing. Que voulez-vous? Il est bien plus facile de faire la promotion [et bien plus flatteur de parler] d'une révolution que d'une banale évolution, bien trop courante en informatique.


Les véritables révolutions

Mais le monde de l'informatique comporte quand même quelques véritables révolutions. Cependant, depuis le début des années 80 je n'en compte que trois:

  • L'interface graphique: en cassure nette avec le traditionnel mode texte, l'interface graphique a complètement bouleversé la manière d'utiliser l'ordinateur. Même le monde Unix s'y est mis, bien qu'il ait été peu enclin à supporter une interface gourmande en ressources système.
  • Le PC a été une révolution discrète car elle s'est étalée sur de nombreuses années. Il reste cependant une révolution dans le sens littéral du terme dans la mesure où il y a eu une révolte (1) et un roi déchu (2). L'avènement du PC a permit deux phénomènes jusqu'alors inédits dans le monde de l'informatique:
    • une segmentation horizontale du marché: rompant avec la traditionnelle intégration verticale, le PC a permit à de nombreuses petites sociétés hyper-spécialisées de se développer et de prospérer,
    • l'évolution du secteur leader (voir à ce sujet évolution du secteur leader): alors que tout le monde pensait que les maîtres de l'informatique étaient seraient toujours les constructeurs d'ordinateur, le PC a prouvé que ce secteur pouvait évoluer en mettant portant les éditeurs de logiciel sur le trône.
  • Internet: le réseau des réseaux est une révolution dans le sens où il a permit la création d'un monde informatique à part entière (3) non seulement indépendant de toute compagnie informatique mais qui a forcé celles-ci à le suivre.

Il faut cependant noter que les véritables révolutions ont souvent sommeillé pendant de nombreuses années avant d'être effectives et sont parfois devenues révolution par surprise. Ainsi, bien que les interfaces graphiques ont connu un engouement médiatique dés 1984 avec le Macintosh, il a fallu de nombreuses années pour qu'elles se généralisent. Si tout le monde parle d'Internet depuis un an, il ne faut pas oublier que le réseau des réseaux existe depuis le début des années 70, même s'il était alors cantonné à une poignée de privilégiés. Et si dés le début on pouvait facilement prédire que les interfaces graphiques seraient l'avenir, personne n'aurait jamais imaginé l'essor que prendrait Internet ou le PC.


Conclusion

La question que l'on peut se poser après avoir passé en revue ces différents types de "révolutions" est: pourquoi tant de fausses révolutions? Tout simplement parce qu'il est toujours payant de faire dans le sensationnalisme, que ce soit de la part des équipes marketing ou des journalistes.

N'en veuillez pas aux "journalistes" qui vous ont fait croire à la panacée du siècle, pour la plupart ce n'est même pas de leur faute. N'en veuillez pas non plus aux gens du marketing, après tout c'est leur métier. On peut simplement regretter que trop de particuliers se laissent charmer - et avoir - par les sirènes des révolutions successives. Quant aux rares directeurs informatiques qui ont cru mot pour mot aux messages marketing et qui ont foncé tête baissée dans le panneau, on ne peut franchement rien pour eux.


(1) le refus des constructeurs de compatibles PC de suivre IBM sur la voie du PS/2.

(2) IBM qui a perdu sa place de leader de l'informatique.

(3) un ensemble de normes (FTP, SMTP, HTML, ...), une communauté et une culture.