L'informatique Underground

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire On en a tous un jour ou l'autre rencontré un. Un informaticien pur et dur, prêt à vous remplacer "cette grosse daube de Windows" par un produit qui vous est inconnu. Cette personne aux attitudes bizarres, au langage et aux arguments incompréhensibles est plus répandue que vous ne pourriez le croire. En fait, le milieu universitaire en regorge. Pas de panique, ce type d'énergumène n'est pas dangereux, il fait simplement partie du monde de l'informatique underground.

Qu'est-ce que l'informatique underground?

Mais tout d'abord, pourquoi underground? Tout simplement parce ce monde n'est connu que des initiés. Pour le monde de l'entreprise comme pour le particulier néophyte, l'informatique c'est Bill Gates, SAP, Gateway 2000 ou Internet mais certainement pas Linux, GNU ou Emacs.

Un monde très fermé

Le monde informatique underground est un monde très fermé. Si les milieux underground de tous bords sont généralement peu ouverts, l'informatique est un des rares secteurs - ou peut-être même le seul - à pouvoir être quasiment autonome. Spécialement depuis l'avènement du PC, l'amateur et le professionnel chevronné ont à peu près le même matériel. Le professionnel aura peut-être quelques outils en plus ou une machine plus puissante, mais l'amateur utilisera des outils de qualité comparables, quand ce ne sont pas les mêmes. Conséquence de quoi, la véritable différence se situe au niveau du temps passé devant la machine. Si les entreprises ont plus de ressources à investir (elles peuvent plus se permettre de mettre plusieurs dizaines de personnes pendant des années sur un projet), elles n'ont pas forcément les informaticiens les plus compétents. Conséquence de quoi il n'est pas rare de voir des logiciels développés par des "amateurs" être d'aussi bonne qualité technique que leur équivalent commercial.

Alors qu'il est impensable que dans le domaine de l'automobile des amateurs puissent construire leurs propres voitures qui aient la prétention de rivaliser avec les modèles des géants de l'industrie - les investissements étant tellement énormes - l'informatique underground s'est conçu sans problème ses propres logiciels, ses propres systèmes d'exploitations, et parfois même ses propres machines.

Un seul repère: la technique

C'est dans ce monde cocotte-minute où on inculque à l'informaticien pur et dur que seule la technique compte, que les commerciaux ne sont que des imbéciles et que le marketing est la pire forme de subversion. Dans le monde de l'informatique underground, la technique est la seule échelle de valeur. Un logiciel ou une personne ne seront jugés que par leur qualité technique. A force d'évoluer uniquement dans ce monde, l'informaticien pur et dur en tire les traits de caractère suivants:

  • possède un comportement binaire. Un logiciel est soit "super génial" soit une "daube immonde",
  • a beaucoup de problèmes à communiquer en dehors de son monde,
  • ne sait pas se vendre et attend que ses talents techniques seuls le fassent remarquer,
  • voue une haine cordiale à tous ceux qui mentent (ou racontent n'importe quoi) sur les détails techniques. D'où son mépris pour les commerciaux, les vendeurs de la FNAC et une bonne partie de la presse informatique qu'il voit comme des incompétents qui cachent leur nullité technique par du baratin (le pire crime dans le milieu de l'informatique underground).

Rapport avec le monde extérieur: le clash

Mais si l'informatique underground est d'un point de vue informatique coupée du reste du monde, il n'en n'est pas de même dans la vie de tous les jours. Pour ne pas entendre parler de Windows, il ne font non seulement ne jamais avoir eu affaire à Microsoft, il faut également ne jamais mettre les pieds dans une entreprise, ne jamais allumer un poste de télévision ni écouter la radio. A moins d'être autiste, l'informaticien pur est dur est forcé d'être confronté au monde extérieur. Pour lui, la descente aux enfers commence.

Car l'informaticien pur et dur se trouve obligé de contempler un monde qui fondamentalement le répugne et où tous ses repères et échelles de valeurs ont volé en éclat. Un monde où des sociétés comme Microsoft ont fait des milliards en partant d'un produit aussi médiocre que MS-DOS. Un monde où ceux qui décident des choix informatiques ne sont pas les plus experts techniquement, quand ce ne sont pas des non-informaticiens. Un monde bardé de "spécialistes" plus charlatans les uns que les autres prônant au grand public l'usage de Windows 98 et d'Office.

C'est de ce clash que l'informaticien pur et dur tient deux obsessions: sauter sur n'importe quel prétexte pour se moquer des méchants géants que sont Microsoft ou Intel d'une part, proposer systématiquement une solution alternative à "Windaube", voire au PC d'autre part. Que ca soit avec Linux, l'Amiga, Hades, HURD, etc... les solutions ne manquent pas, et presque toutes sont d'ailleurs issues de l'informatique underground.


Rapport avec les non-informaticiens

Mais le plus comique est quand l'informaticien pur et dur rencontre un néophyte en informatique. Ce dernier en reste le plus souvent marqué! L'informatique underground étant tellement refermée sur elle-même, elle rarement capable de se mettre au niveau de son interlocuteur et de comprendre ses besoins.

Bonne intention intrusive

L'informaticien pur et dur connaissant le vrai du faux - après tout, il est plongé dans le milieu, lui - il essaie de remettre les brebis égarées dans le droit chemin, l'esprit plein de bonnes intentions. "Tu vas voir, je vais te virer cette grosse daube de Windows et te la remplacer par Linux. Ca c'est un bon produit!" dit-il au néophyte qui se met alors à protéger s'interposer entre lui et son PC. Si Linux est effectivement supérieur à Windows 98 d'un point de vue technique, l'informaticien pur et dur oublie qu'il y a bien d'autres facteurs à prendre en compte. Tout d'abord, ce qui est simple pour lui ne l'est pas forcément pour son interlocuteur. Ensuite, le néophyte n'est jamais certain d'arriver à faire tout ce qu'il veut. Il ne cherche pas à compiler du C++ ou à jouer avec Emacs mais à utiliser son traitement de texte. Or il n'est aucunement garanti qu'il va arriver à relire tous ses documents Word sous ce nouvel environnement. Finalement, l'informaticien pur et dur ne sera pas toujours là et, en cas de coup dur, le néophyte risque d'avoir beaucoup de mal à trouver quelqu'un qui l'aide sans lui dire quelque chose du genre "C'est facile, lis la FAQ".

La "démo de la mort"

Autre exemple d'incompréhension réciproque entre l'informaticien pur et dur et le néophyte, celui où le premier montre au deuxième une démonstration, par exemple de QNX - un système d'exploitation embarqué. On assiste alors à un dialogue dans ce style:

- Euh, oui... et il y a quoi comme traitements de texte dessus?
- Il n'y en n'a pas.
- Ben alors je peux en faire quoi de QNX?
- Ah mais rien, c'est un système d'exploitation prévu pour les systèmes embarqués, pas pour des gens comme toi et moi.

On se trouve alors dans un cas de figure typique. Alors que l'informaticien pur et dur voit un système d'exploitation relativement étoffé (1) tenir sur une simple disquette (une prouesse de nos jours), l'utilisateur lambda ne voit qu'une pâle copie de Windows et se demande pourquoi diable on lui présente quelque chose avec lequel il ne peut rien faire. L'informaticien pur et dur interprète alors le manque d'entrain de son interlocuteur par une incompréhension de la part de ce dernier. En fait, l'utilisateur lambda a parfaitement compris que Windows 98 est loin de tenir sur une disquette, mais s'en fiche royalement (après tout il a un disque dur de plusieurs Go). Ayant déjà suffisamment de problèmes avec l'informatique, il ne s'intéresse qu'aux logiciels qui peuvent l'aider et n'a que faire d'un logiciel qui est "super utile" pour des professionnels.


Un informaticien pur et dur, trois possibilités

Face à ce monde qu'il ne comprend pas et qui le lui rend bien l'informaticien pur et dur a trois possibilités: s'enfermer dans son monde, intégrer le monde de l'informatique d'entreprise plus ou moins à contrecoeur ou évoluer.

S'enfermer dans son monde

La première solution est bien évidemment de rester dans son monde en évitant le plus possible d'avoir affaire à l'extérieur. Un exemple typique est celui de Richard Stallman, fondateur du GNU (pour GNU is Not Unix) dont le but est de fournir l'équivalent en logiciel libre (2) de tous les logiciels commerciaux (traduisez: ceux dignes d'intérêt).

Richard Stallman voue en effet une haine sans limite aux logiciels commerciaux. On n'utilise aucun logiciel commercial, On réécrit tout! C'est dans ce contexte que le GNU propose pour chaque utilitaire Unix son équivalent en logiciel libre. Les membres du GNU se sont réécrit tous les logiciels qu'ils désiraient, afin de pouvoir vivre en paix dans un monde qu'ils ont crée de toutes pièces.

On pourrait penser que ce genre de personnes que l'on peut qualifier à raison d'intégriste peut être dangereux. Il n'en est en fait rien, tout simplement parce qu'il ignore le monde extérieur et ne cherche aucunement à imposer ses idées par la force.

Intégrer le monde de l'informatique d'entreprise à contrecoeur

Sachant qu'il faut bien manger, la solution adoptée par de nombreux informaticiens purs et durs est d'intégrer le monde de l'entreprise bon gré mal gré. Mais cette intégration n'est pas toujours des meilleures. Outre ceux qui freinent leur carrière par des choix d'ordre techniques (3), beaucoup sont frustrés, que ce soit parce qu'on ne les écoute pas ou pour des questions de salaires (un informaticien pur et dur sait rarement se vendre). En effet, ses positions trop tranchées le décrédibilisent trop, l'informaticien pur et dur étant persuadé que des arguments techniques sont suffisants pour convaincre.

Evoluer

Finalement, le troisième type d'informaticien est celui qui a fini par complètement assimiler les règles de l'informatique d'entreprise. Ayant compris que le monde était fait ainsi et qu'il n'y changerait rien, il s'est décidé à avaler une bonne dose de cynisme et à intégrer le fait qu'il n'y a pas que la technique dans la vie. C'est le seul type d'informaticien qui arrive réellement à se faire prendre au sérieux dans le monde de l'informatique d'entreprise.


(1) La démonstration de QNX comprend le système de base, un système de fenêtre allégé, un bloc-note, un browser Web, un serveur Web, une couche TCP/IP et un programme d'accès Internet, tout ca sur une disquette.

(2) Le logiciel libre est un logiciel non seulement gratuit mais également livré avec son code source.

(3) J'en connais plus d'un qui a refusé des postes intéressants pour de pas avoir à toucher à Windows.